Légende : Le
casque porté par Biaggi lors de la saison MotoGP 2004 arbore une
paire d'épées évoquant la gladiature.
Depuis son déménagement, le
Bourdon nippon s'est aperçu que la sobriété qui préside dans la
décoration des casques au nord de la Loire s'efface au pays du
cigalou. Est-ce dû à la fibre artistique de l'Occitan, à la
proximité de l'Italie et de l'Espagne, pays phares de la motosphère
ou à la lumière valorisante de la Gaule transalpine ? Difficile de
le dire...
Parmi les heaumes bariolés
des pilotes professionnels, ceux de Massimiliano Biaggi revêtent
une orientation historique qui ne nous a pas échappé. « Max la
menace » n'a de cesse d'honorer son origine romaine. En 2002,
il fait peindre un casque à cimier de centurion sur son casque ;
belle mise en abîme historique ! Deux ans après, il choisit les
glaives, objets caractéristiques des gladiateurs (« ceux qui
manient l'épée » en latin). Aujourd'hui, en Superbike, un
fauve orne son casque Suomy dont l'appellation est
« Vandal ». Le déclin de l'Empire romain sonnerait-il
celui du pilote âgé de 38 ans ?

Afin d'abattre quelques
poncifs (romains...), le Bourdon nippon vous livre les notes qu'il
a saisies lors de la conférence organisée à l'université
de Nîmes le 10 novembre 2009 par Eric Teyssier, maître de
conférences HDR spécialiste de la gladiature : « Les
gladiateurs : du mythe à la réalité ».
----------------------
Les
gladiateurs (« combattant à
l'épée » en latin) étaient des esclaves mais aussi des
homme libres signant un contrat d'engagement extrêment précis.
L'origine grecque des gladiateurs apparaît dans l'Iliade
où des jeux sont organisés par Achille pour les funérailles de
Patrocle. Il y a une course de char, de la lutte, du lancer de
javelot et aussi un tournois de volontaires achéens en armes pour
éprouver leur bravoure : hoplomachie entre Diomède et Ajax. Comme
ils ont bien combattu, Achille les juge à égalité. Ils reçoivent
alors des pièces d'armement (poignards, baudrier).
L'apparition de la gladiature en Italie se fait par la Grande
Grèce. A Paestum, des fresques dans les tombes de notables
présentent du pancrace (lutte à mains nues d'origine grecque) avec
mort des combattants.
Il existe donc une « protogladiature funéraire ». Les
Estrusques reprennent cette coutume à leur compte. Des barbares
captifs sont choisis pour combattre moyennant un prix. Le défunt
est honoré ainsi que sa victoire précédente qui a fait des
prisonniers qui combattent pour honorer son décès.
Le premier combat romain de gladiateurs remonterait au IIIe s. av
JC. Il s'agit de trois paires de gladiateurs combattant lors de
funérailles. Le II e s. av JC connaît une inflation des combats
avec l'apparition du Thrace, archétype du combattant de l'Est de la
Méditerranée. Il possède le glaive court à deux tranchants, propre
à Orient : la sica. Son petit bouclier de forme carrée :
parma.
Fin du
second siècle av JC, les magistrats organisent combats pour honorer
la mort d'un proche mais surtout dans cadre de l'évergétisme à
l'approche d'une échéance électorale. Par exemple, César honore le
décès de son père plus de 20 ans après la mort de celui-ci. Dans le
roman Satyricon dont
l'auteur reste inconnu (Pétrone à l'époque de Néron ou un auteur de
l'époque des Flaviens), se trouve une évocation de combats
organisés par un riche qui va dépenser une fortune pour sa
postérité.

Légende : Médaillon de
Cavillargues (Musée d'archéologie de Nîmes)
La révolte du thrace Spartacus en 73 av JC provoque une évolution
marquante de la gladiature, celle du passage d'une gladiature
ethnique (combat entre deux guerriers de la même origine) à une
gladiature technique.
Il s'opère le développement de nouveaux types de gladiateurs
techniques sur la base ethnique. Les appellations changent. Le
guerrier gaulois donne naissance à deux types de combattants : le
provocator et le mirmillon ; le Thrace inspire le type de
l'hoplomaque sous Auguste.
Le
rétiaire (- 15 av JC), attesté pour la première fois sur des
gobelets à Lyon, est crée selon le concept innovant du combattant
sans bouclier mais très protégé. C'est un combattant très mobile
armé d'un trident à long manche et d'une dague.
Il y a
eu aussi des inventions sans lendemain, des types de gladiateurs
ratés comme le sagittarius (muni d'un arc) ou l'andabate (aux yeux
bandés. Représentation avec le regard tourné vers le haut.
Certainement combat à l'aveugle avec clochette pour se repérer sur
la piste) qui n'est attesté que 2 fois.
Le
provocator possédait un casque en forme de boule, un bouclier
rectangulaire de taille moyenne, des jambières courtes, une dague
courte et un plastron sur haut du corps (déjà connu chez les
Samnites). C'est un type fréquemment représenté.
L'armatura (ou catégorie de gladiateurs) du Thrace est
ancienne mais elle s'est maintenue. Le glaive est courbe comme le
bouclier. Les jambières remontent au-dessus du genou. Le gladiateur
porte un casque à cimier et une protection au bras ou manica (cuir
ou écailles de métal). Le Thrace devait s'abaisser sur sa garde. Il
s'opposait à un gladiateur équipé à l'exact opposé : le mirmillon
(grand bouclier, petite jambière, protection du bras droit, dague
droite).
Au
départ, les casques étaient d'origine militaire puis ils sont
devenus spécifiques avec des grilles de protection. Ils sont
propres à la gladiature. La grille protègeait le gladiateur car sa
formation coûtait cher, son combat devait donc durer et que cet
équipement possèdait un attrait pour le combat car le regard était
gêné, ce qui modifiait le port du bouclier (porté plus bas) ainsi
que la garde.
Il y
aurait eu des femmes gladiatrices selon les textes. Des noms sont
connus comme « Amazonia ». A noter qu'il y avait une
gladiature sanglante ET une gladiature sportive (cf. Martial) comme
arts martiaux.
Un
combat ou munus oppose désormais deux techniciens très
entrainés selon leur type d'armatura. Il y avait une grande variété
de combats qui exigeait un entraînement poussé. A côté des
champions, il existait des « gladiateurs à deux
sesterces » dont les plus mauvais étaient fouettés en
public.
Le couple le plus célèbre de gladiateurs associait le secutor au
rétiaire. On note une multiplication du nombre de représentations
du secutor à la fin 1er siècle en raison de l'invention d'un casque
à protection faciale très solide (sorte de blindage de bronze de
plus d'un centimètre) percé de deux trous pour les yeux. Comme le
nez est caché, on respire mal. Il est muni d'un cimier arrondi sans
prise pour le filet du rétiaire.

Légende : Reproduction de
casque de secutor en bronze, IIIe s.
(British
Museum, Londres)
Le
combat organisé par un éditeur était supervisé par deux arbitres
munis d'une baguette qui permettait d'arrêter les combattants. Le
combat devait durer afin d'assurer le spectacle.
Ainsi,
si un rétiaire agrippait le bouclier du secutor, ce dernier devait
s'en séparer sinon il était amené au sol à la portée d'un coup
mortel de son adversaire. L'arbitre intervenait alors pour séparer
les adversaires. Tenant compte de l'avantage du rétiaire, le juge
obligeait le secutor (« celui qui poursuit ») à combattre
sans son bouclier.
Le
signe du pouce levé ou abaissé pose problème. « Pouce
retourné » est une mauvaise traduction. L'expression n'est
employée que deux fois dans les textes romains (Juvénal, poète
satirique de la fin du Ier s. ap JC et Prudence, auteur chrétien de
la fin IV et début du Ve s.). La notion pourrait plutôt être
traduite par «main ou pouce en direction de ».
Le pouce levé
n'est jamais attesté. « Le pouce rentré » est attesté
(Pline). Le pouce en bas n'est pas certain car la traduction reste
délicate. En fait, « Le pouce dirigé » est souvent le
fait des gladiateurs dans les sources. Cela signifiait : « je
ne peux pas reprendre le combat ».
En ce
qui concerne le vote du public, la comptabilisation des pouces des
45 000 spectateurs du Colisée est inimaginable. Les spectateurs
devaient plutôt agiter la mapa, sorte de mouchoir que
possèdait tout Romain éduqué. Sur les mosaïques, médaillons et
autres bas-reliefs, le public ne figure pas. On observe des
gladiateurs qui se retournent pour connaître choix de
l'éditeur.
L'issue
des combats était la mort dans 10% des cas (estimation d'Eric
Teyssier pour le Ier s.). Les mauvais combattants étaient exécutés.
Les gladiateurs gravement blessés recevaient le coup de grâce (coup
de dague dans le dos au niveau du coeur et non égorgement).
Certaines représentations laissent supposer qu'on pratique le
suicide accompagné « à la romaine » sur l'arène.
Les
deux gladiateurs qui avaient fait montre d'une égale pugnacité
étaient « renvoyés debout » pour un match nul.
Avec la
crise multiforme qui a touché de l'Empire au III s., la gladiature
est devenue de plus en plus violente. Elle utilisait des Barbares
car les financements se raréfiaient. Il était difficile de
s'attacher les services de bons lanistes (propriétaires d'une
troupe de gladiateurs). A partie de cette époque, on note la
disparition des arbitres. La mort est de plus en plus fréquente.
L'équipement s'uniformise. Le type de gladiateur le plus représenté
est le secutor. Eric Teyssier conclue : « Plus de sang et
moins de technique ». La fin de la gladiature technique est
intervenue à la fin du IIIe s faute de financement et de lieux de
combat. Le rôle des condamnations chrétiennes est donc à revoir à
la baisse. Les combats se déroulaient encore au IV s. dans quelques
grandes villes d'Italie à l'abri des invasions.

Légende : Scène de combat sur
mosaïque (IIe s.)
En
guise de conclusion, Eric Teyssier rappelle que la gladiature a
servi de « ciment social » en raison de la présence de
toute de la population dans les lieux de combat. Elle était facteur
de cohésion sociale.
Quelques-unes des questions posées
par l'auditoire :
1) Comment
peut-on savoir si les représentations antiques sont proches de la
réalité des combats ?
Eric Teyssier
insiste sur la répétition des représentations identiques. Cette
multiplication des mêmes scènes ainsi que les preuves par
l'expérimentation (travaux de la sarl gardoise,
Acta) permettent de
vérifier la véracité des représentations anciennes.
2) Sur le
médaillon de Cavillargues conservé au musée de Nîmes, les
combattants sont disposés sur une sorte de pont. Qu'en était-il
?
Il existait des combats sur des sortes de pontons avec plan
incliné. Ces pontari semblent une spécialité de la vallée
du Rhône. Le rétiaire se réfugiait dessus et pouvait lancer des
boulets dont on ignore la nature sur son adversaire qui lui donnait
la charge.
3) Y avait-il
des gladiateurs gauchers ?
Commode, empereur et gladiateur amateur était gaucher. Cela devait
lui donner un avantage puisqu'il a arrêté la pratique après un
combat contre un autre gaucher !
4) Les combats
en équipe étaient-ils fréquents ?
Ces combats étaient rares mais ils existaient (cf. Suétone). Eric
Teyssier précise qu'une semaine de combat en province devait
présenter autour de 25 à 30 combattants professionnels sans compter
les combats entre adversaires à armes mouchetées et les assauts
entre gladiateurs débutants.
5) Les
affrontements avaient-ils une durée maximale ?
Eric Teyssier explique qu'il n'y a pas d'indications dans les
sources. Cela dépendait de la résistance des gladiateurs.
L'expérimentation permet d'estimer à 4 minutes la durée moyenne
d'un combat compte tenu de la rapide détresse respiratoire sous le
casque et de la débauche d'énergie nécessaire au maniement de
l'armement. L'arbitrage - parfois pour des incidents liés au
matériel (sangle cassée, équipement mal positionné...) - permettait
aux combattants de reprendre leur souffle.
6) Connait-on la
vie des champions ?
Le vedetteria est attesté au II s. car des objets sont élaborés à
l'image des champions. La carrière était certainement courte,
autour de 5 ans. 20 combats gagnés était un palmarès exceptionnel.
Avant les combats, il y avait un défilé (ou pompa). Des
pancartes précisaient le palmarès, l'origine et le statut des
gladiateurs (comme sur le médaillon de Cavillargues). Des enfants
portaient les casques qui étaient améliorés et réparés avec soin
car ils participaient au renom de l'école de gladiature et à la
gloire de l'éditeur. Les résultats des combats étaient affichés
(« P » pour mort). Parfois, une équipe de remplaçants
était prévue pour remplacer les plus mauvais gladiateurs.
La musique accompagnait les phases du combat et peut-être aussi les
décisions d'arbitrage. Les musiciens étaient installés sur l'arène
au plus près de la lutte.
7) En fait, la gladiature présente toutes les caractéristiques
d'un sport moderne, comme le football d'aujourd'hui !
Eric Teyssier acquiesce et précise qu'il y avait une école des
gladiateurs de Néron à Pompéi dont les armements portaient des
symboles liés à des épisodes de la vie de la famille de l'empereur.
C'était une forme de publicité. Les combats entre champions
devaient générer de fortes retombées économiques pour les cités
équipées d'un amphithéâtre.
8) Que sait-on
des rites funéraires des gladiateurs ?
Selon Eric Teyssier, les rites variaient selon la réputation du
combattant. Certaines stèles funéraires portaient la dédicace de
l'épouse et/ou des enfants du défunt. Parfois un frère d'armes
procédait aux funérailles. Les gladiateurs formaient donc une
société, une société de parias.
Alors ?! Il y en a sous le casque ! 
Référence :
TEYSSIER Eric, La mort en face - Le dossier
gladiateurs, Actes Sud, 2009